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sous les meilleurs maitres, et apprendre dès son entrée dans la vie à mettre le devoir et l'abnégation au-dessus des jouissances frivoles, à diriger tout l'effort de la pensée vers le développement de la raison et de l'intelligence et à acquérir sur soi-même cet empire qui est la racine de toutes les vertus.

Epreuve plus sensible encore au coeur d'un père, qui ne voulut point céder aux faiblesses du sang, que du disciple lui-même, mais qui, chez les natures supérieures, manque rarement son but.

Reçu avec soumission d'une autorité affectueuse et tendre, cet enseignement devint, pour le jeune lycéen, la plus instructive des initiations. Comment il y fut répondu par ses efforts, il est aisé de le tirer en conjecture; l'expérience, j'imagine, ne dut être ni longue ni incertaine et, bien qu'il ne nous soit pas donné de remonter bien haut dans ces débuts paisibles où commençait à s'élaborer patiemment tout un avenir riche de promesses, nous ne serons contredit par personne en affirmant ici que ce premier âge ne fut rempli que de travaux utiles, sérieux, sagement coordonnés, sous l'action d'une discipline constante et forte. Ce qu'il fut alors, l'événement nous l'aurait, au besoin, révélé dans la suite.

Disons-le sans détour, jamais sacrifices dictés par la piété paternelle ne furent plus largement récompensés. Mais, en vous rappelant la sollicitude éclairée de ce parent auguste, à qui le pays est redevable déjà de quatre générations de juristes de premier ordre, comment ne pas être frappé du rôle de l'hérédité dans la constitution des êtres?

Le génie ne se transmet pas, dit-on; ici, la nature capricieuse, dérogeant à ses propres lois, ne procède que par sauts! Gardons-nous d'y contredire; mais, ce qui n'est pas moins vrai, c'est que la continuité des mêmes fonctions dans une famille constitue un avantage inappréciable et de grande conséquence; l'hérédité, l'habitude, la répétition des mêmes actes finissent, à la longue, par modeler le caractère et l'esprit, en leur inculquant ce qui est individuel à chaque espèce, ce qui fait sa marque et sa valeur. Il s'établit ainsi, du père au fils, par la force même des choses, une communion latente, qui les rattache l'un à l'autre, un enchainement par l'effet duquel bien des événements ont leur prédestination avec la certitude d'arriver à leur heure. Ce n'est pas, assurément, que nos facultés natives ne soient en nous; bien au contraire, elles nous appartiennent en propre et nous distinguent d'autrui, elles constituent même le meilleur de notre être et la caractéristique de notre individualité ; mais leur développement, nous ne le devons qu'aux mille influences qui nous entourent, au milieu dans lequel nous vivons, et jusqu'à l'atmosphère que nous respirons. Que nous le voulions ou non, sans nous en douter, ce que nous retirons de nous-mêmes est peu de chose, et ce que nous retirons d'autrui est considérable.

C'est pourquoi la sélection de race, avec ses prédispositions héréditaires, manque rarement de venir en aide à la vocation personnelle; elle la prépare et la facilite, c'est là un fait d'une éclatante évidence. Elle ne nous infuse pas seulement le sang et la race de nos pères, mais aussi la douce et bienfaisante contagion de grands exemples et d'habitudes séculaires; patrimoine hors de prix, où la descendance, cédant aux lois de l'atavisme, est assurée de les retrouver un jour; domaine héréditaire et seigneurial qui ne cesse de s'enrichir et auquel chaque stratification nouvelle vient apporter le tribut de son

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activité personnelle; ce n'est pas là un simple préjugé, mais une observation très sérieuse et bien des fois vérifiée.

La continuité devient ainsi une force : Vires acquirit eundo, et les générations succédant aux générations, par cette adaptation morale, il se forme avec le temps des dynasties de jurisconsultes et de magistrats, comme il est des dynasties de souverains.

Pour personne il ne saurait être indifférent d'être né d'un Grec ou d'un Barbare; le généreux fils de Laërte transmet à Télémaque ses principes secrets de vertu; Enée se glorifie d'être du sang de Priam et fils du courageux Anchise; Philippe de Macédoine prépare les voies à Alexandre, et ne trouvez-vous pas dans la personne de Frédéric-Guillaume le précurseur d'un autre Frédéric plus grand encore?

Sans remonter aussi haut dans le passé, plus près de nous, l'immortel Beethoven a l'heureuse fortune de compter pour aïeul un chantre et maitre de chapelle, Brabançon d'origine et de naissance, ce que notre orgueil national ne saurait oublier; et ceux qui ont écrit l'histoire de l'illustre maëstro n'hésitent pas à attribuer à cet ascendant obscur la meilleure part de l'influence héréditaire qu'il communiqua à son petit-fils avec une forte dose de sang flamand, une justesse exquise de sensation auditive et, par dessus tout, le goût des compositions grandes et solides, la fougue de l'entrain et l'intensité de la vie, en même temps qu'il recueillait, d'autre part, de sa mère bien-aimée, l'émotion personnelle indispensable, doublée d'un profond sentiment musical. (DE WYZEWA, Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1889, p. 424.)

Ainsi, comme par une loi d'en haut, vient à se vérifier, une fois de plus, cette théorie, toujours vraie, de l'hérédité, célébrée par le vieil Horace : Fortes à fortibus nascuntur et bonis (Odes).

Domaine seigneurial, avons-nous dit, mais la famille des Leclercq ne veut pas connaitre d'autre blason; semblable à une forteresse antique que nul assaut n'a pu ébranler, justement fière de sa propre dignité, il lui suffit d'être elleméme, aussi exempte des infatuations de l'orgueil que des ridicules de la vanité. - Satius est suis gestis florere, quàm majorum opinione uti et ita vivere, ut - sit posteris suis nobilitatis initium et virtutis exemplum. (CICERO, Oratio contrà Sallustum.)

MATHIEU LECLERCQ n'eut donc pas à choisir sa carrière; elle se présentait naturellement d'elle-même à ses aspirations, sous les auspices de traditions respectables qui ne pouvaient faillir. Arrivé à cet âge des grandes résolutions on s'entr'ouvre la vie sérieuse et où les vocations commencent à se profiler au loin, il n'avait pas accompli sa trentième année que, par une fortune dont il s'est montré bien digne, il obtint un siège de conseiller à la Cour supérieure de Liège (1825), en même temps qu'une autre de nos illustrations judiciaires, dont il ne se sépara plus, et qu'il devait retrouver, quelques années plus tard, dans cette même enceinte, pour y occuper, à côté de lui, presque d'emblée, le premier rang.

A partir de ce moment, sa voie se trouva toute tracée, en équilibre parfait avec son caractère et ses aptitudes, et il n'eut plus qu'à y accommoder les actions dont il fit l'habitude de toute sa vie. Nous la voyons désormais s'écouler paisiblement, sans ostentation et sans autre bruit que celui d'une renommée justernent acquise; exerçant sur lui-même, avant de l'enseigner aux autres,

cette sévérité de principes et cette austérité de mours qui furent le trait saillant de son caractère; exemple remarquable de ce que peut une volonté forte et droite au service d'un jugement supérieur.

Cependant, malgré l'étendue de son domaine, le sacerdoce de la justice ne devait pas être seul à le posséder; quand on excelle à démêler le secret souvent impénétrable des lois, on n'est pas loin de réunir ce qu'il faut de savoir et d'intuition pour les édicter; ce sont là des fonctions qui, pour être distinctes dans leur essence, tendent à une même fin, se prêtent un mutuel appui, et que de réels abus ont seuls pu frapper d'incompatibilité.

Aussi, à la suite des premiers événements qui devaient assurer notre indépendance politique, fut-il envoyé au sein de cette phalange d'élite que la faveur populaire investit de la mission la plus redoutable qui puisse échoir à des hommes d'Etat : le soin d'assurer le bonheur du peuple, de fonder un ordre politique nouveau et de fixer les bases de cette Constitution mémorable, dont il ne devait pas tarder à devenir l'un des plus sûrs interprètes.

Mais, si l'on considère de quel secours il fut au jugement des grands problèmes sur lesquels repose notre droit public, ce qu'il sut y apporter de sagesse et de lumière, on se prend à regretter que, dans le cours de leur discussion, cette parole, toujours grave et prudente, ne se soit pas fait plus souvent entendre.

Notons, en passant, ses votes les plus marquants : exclusion de la famille de Nassau; adoption d'une monarchie constitutionnelle représentative, sous un chef héréditaire; appel au trône de S. A. R. le duc de Nemours; abolition de toute distinction d'ordres; adoption enfin d'une assemblée législative unique.

Adversaire résolu, non moins de la démocratie que de l'aristocratie, sans mélange toutefois d'aucun sentiment mesquin, il s'attachait à les tenir toutes deux à égale distance, méconnaissant à l'une comme à l'autre le droit à l'existence et ne s'inclinant devant aucune autre grandeur que celle du devoir; n'admettant dans la société, à l'exemple de Sièyes, qu'une classe unique de citoyens, celle des travailleurs, afin de mieux réaliser le principe de l'unité de la nation, avec une seule sorte d'intérêts, ceux de la science, de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, 6 de manière », eut-il soin de dire,

“ que toute lutte, tout esprit de domination entre les rangs et les intérêts vint à dispa“ raitre; laissant les hommes en rapport, en liaison constante, sans prédomi« nance de caste ». (HUYTTENS, t. Ier, p. 477.) Voilà l'idéal qu'il avait conçu de la société nouvelle, telle qu'il l'avait vue surgir des dernières secousses politiques et des progrès de la civilisation moderne.

Cédant, trop facilement peut-être, à ce courant nouveau et si peu porté qu'il fût cependant à l'esprit d'aventure, il se prononça ouvertement contre l'institution de deux assemblées législatives parallèles, comme de crainte de quelque retour vers un régime discrédité, condamné sans rémission; et, si la proposition en eût été faite, le rétablissement de rien qui pût ressembler à une pairie avec quelques privilèges, eût trouvé en lui un adversaire résolu.

Appréhensions heureusement peu fondées, du reste, et que les événements ultérieurs n'ont justifiées en aucune manière. Autant l'unité et la promptitude sont indispensables dans l'exécution des lois, autant la maturité de réflexion et de jugement s'impose-t-elle dans leur élaboration. On a donc jugé, non sans raison, que ce n'est pas trop de les soumettre à une seconde épreuve devant

une assemblée mûrie par l'âge, maitresse d'elle-même et d'un temperament à ne pas céder à des entrainements irréfléchis. Il est toujours bon et sage que, dans l'équilibre des pouvoirs publics, chaque force tienne l'autre en respect.

= Avec une seule Chambre, vous pourrez tout détruire; sans les deux • Chambres, vous ne pourrez rien fonder » (LALLY-TOLLENDAL); la Convention usurpe l'exécutif, et la Présidence renverse la législature.

A peine ces divers votes furent-ils émis avec celui de la Constitution, aux acclamations unanimes d'un peuple rendu à sa liberté primitive, que M. LECLERCQ se retira volontairement de cette patriotique assemblée, jugeant que sa présence n'avait plus de raison d'y être. D'après la conception qu'il s'en était formée, le Congrès n'avait reçu de la nation qu’un mandat restreint, rigoureusement limité à la promulgation du nouveau pacte fondamental, ainsi que de quelques mesures urgentes commandées par la nécessité; au delà, il ne lui reconnaissait aucun pouvoir, à ses yeux, sa mission avait pris fin; c'est pourquoi, conséquent avec lui-même et cédant à un sentiment d'exquise délicatesse, il résolut de déposer son mandat pour se consacrer tout entier à la pratique des lois, dont il devait faire le culte de toute sa vie.

Mais il avait compté sans la faveur populaire, qui le fit rentrer dans la législature, pour y représenter le district de Liège, dès sa première session (29 novembre 1831).

Nous ne serons taxé d'aucune exagération, en affirmant ici qu'il y acquit d'emblée une position prépondérante, par la justesse et l'élévation de ses vues ; et la confiance qu'il inspirait à l'assemblée lui valut l'insigne honneur d'être chargé de plusieurs rapports importants, comme celui du budget, puis d'une adresse au roi, pleine de fierté nationale, proposant la rupture des négociations avec les puissances étrangères, jusqu'à l'exécution complète du traité: des 24 articles (14 mai 1832).

Encore n'y demeura-t-il pas longtemps, une année à peine, par suite de l'incompatibilité de ce mandat avec les fonctions de conseiller à la Cour de cassation, dont il ne tarda pas à être investi (15 octobre 1832).

Réjouissons-nous-en pour les destinées de notre compagnie naissante; en ces temps difficiles, où tout était à créer, l'ordre judiciaire réclamait à son tour une organisation nouvelle; ce n'était pas assez de décréter l'établissement d'une Cour de cassation et de fixer les bornes de sa juridiction; il fallut encore assurer son fonctionnement régulier par le choix de magistrats que leur caractère, leur sagacité et leur patriotisme imposaient à la confiance du pays.

Ces hommes se sont trouvés ; c'est à leur sagesse et à leur droiture que fut remise la charge éminente d'assurer, par leurs résolutions, l'autorité de la loi et l'unité de la jurisprudence. Ce fut la première période de votre existence; ce ne sera pas, croyez-le bien, ni la moins féconde, ni la moins glorieuse. MATHIEU LECLERCO y trouva naturellement sa place marquée et les collègues qui siégèrent à ses côtés ont laissé de lui ce témoignage qui n'étonnera personne : immédiatement il y fut classé. Il s'est rencontré ainsi au seuil de notre Cour, dès ses premiers pas, comme pour lui montrer la grandeur de sa mission et lui tracer sa voie.

Mais ici, tandis que le ministère public jouit du privilège, non sans écueil, de la responsabilité directe et personnelle, pour la magistrature assise, au contraire, c'est le sort inhérent à sa constitution de prendre ses résolutions loin du

bruit de l'audience, sous le couvert de la collectivité et de ne conquérir la notoriété du dehors que pas à pas, par des voies que la modestie achève de rendre plus discrètes encore. Euvre mystérieuse et anonyme, les arrêts demeurent ainsi le patrimoine commun du tribunal entier, sans autre attache personnelle que la désignation, parfois trompeuse encore, de leur rapporteur.

Cependant, de quelque voile qu'elle se couvre, la vérité, à la longue, finit par percer au jour, et le barreau, toujours attentif aux moindres échappées, n'est jamais le dernier à démêler le mystère, pour remonter jusqu'à l'auteur responsable et souligner son nom d'un suffrage approbateur. Insensiblement les responsabilités se dégagent et les réputations émergent de l'ombre, avant que la faveur publique ne s'en empare pour les répandre au dehors.

Elle ne fut pas longue à s'incliner devant le magistrat dont nous déplorons aujourd'hui la perte, et sa participation à vos travaux avait si bien fait son @uvre que lorsque, peu d'années plus tard, le siège que nous avons l'honneur d'occuper devint vacant, il fut appelé à en prendre possession, sans autre protection que son mérite personnel (1836).

Jamais plus haute destinée n'échut en partage à un procureur général; notre nouveau droit public était à peine esquissé, il fallut pour la première fois en donner l'interprétation, tracer la ligne de démarcation de nos grands pouvoirs, définir chacune de ces libertés nouvelles, prendre possession de nos conquêtes récentes. Ce vaste labeur, au milieu de controverses sans fin, il sut l'aborder sans agitation ni trouble, dans toute la sérénité de sa grande âme, avec la conscience pour juge.

Son originalité est d'avoir porté, dans le jugement de ces graves problèmes, une raison droite et juste; d'avoir su les poser et les résoudre sans le secours apparent d'aucune doctrine établie, avec les seules lumières d'un entendement éclairé; c'est par ce côté surtout qu'il a rendu si dangereuses à occuper les fonctions que, trente-quatre années durant, il remplit avec une incomparable supériorité. Où il excelle, c'est dans son application à pénétrer dans l'appréciation intime de chaque cause, pour la régler ensuite conformément à sa nature, suivant la justice et le droit. Toujours vous le vites y apporter une concentration de pensée et une patience d'observation, sans lesquelles il n'est pas de vraie élévation scientifique, On ne citerait pas un seul de ses réquisitoires qui n'en porte l'empreinte. Chez lui, tout est de inéditation pure; plutôt spéculative qu'expérimentale, sa méthode git dans la division et la définition; c'est par les ressources du calcul et la force du raisonnement qu'il arrive à ces déductions savantes où le droit vient, sans effort, se dérouler dans ses derniers replis, par cette habitude, qui lui était familière, de s'élever à la généralité des concepts, sans préoccupation d'aucune idée préconçue, ni de système arrêté; prenant son point de départ moins dans ce qui est que dans ce qui doit être, et toujours attentif à enchaîner ses idées d'une manière rigoureuse. His enim explicatis, fons legum et juris inveniri potest.

Présentée sous ses auspices, la vérité judiciaire était sûre de parvenir, tant il lui communiquait d'autorité et d'empire.

Rien d'étroit ni de mesquin dans ses conceptions ; son sujet, il l'embrasse du premier coup d'oeil, dans toute sa plénitude, avant que de le développer avec une ampleur. vraiment magistrale; son vol est de grande allure, parmi de larges horizons; ce que d'autres s'efforcent d'assujettir au lit de Procuste, lui s'applique

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