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| No 89.

LE BARON DE WERTHER AU ROI DE PRUSSE, A EMS.

Paris, le 12 juillet 1870.

Je suis arrivé à Paris ce matin, à dix heures passées, accompagné d'un courrier du comte Benedetti, le baron de Bourqueney. M. le duc de Gramont m'a envoyé immédiatement son chef de cabinet, le comte de Faverney, pour me faire demander si je pourrais aller voir aujourd'hui le ministre. Je répondis aussitôt que j'étais prêt à le faire, et je fus reçu par le duc de Gramont avec l'affabilité aocoutumée et telle qu'on doit l'attendre de deux anciennes connaissances. Avant de rapporter notre entretien, je ferai remarquer qu'il fut interrompu par l'arrivée de l'ambassadeur d’Espagne, qui avait à faire une communication officielle. Cette communication consistait en un télégramme du prince Antoine de Hohenzollern (le père), où il déclarait que son fils, le prince héritier, en présence des complications que présentait sa candidature, renonçait au trône d'Espagne, et en avait fait parvenir directement avis au maréchal Prim.

Notre entretien, engagé par le duc de Gramont, roula principalement sur l'objet soulevé par M. Benedetti, savoir : que Sa Majesté Royale, par l'autorisation accordée à la candidature Hohenzollern, sans s'en être en aucune façon entendue préalablement avec le Gou. vernement impérial français, ne s'était pas rendue compte qu'elle avait en cela blessé la France.

Il me demanda s'il en était effectivement ainsi. Je lui répliquai que Sa Majesté Royale n'eût pas pu refuser formellement cette autorisation, du moment que le prince de Hohenzollern se sentait disposé à accepter la couronne qui lui était offerte, et que, eu égard aux relations de famille du Prince avec l'Empereur, Sa Majesté n'eût pas pu croire que cette candidature fut mal accueillie en France.

Le duc de Gramont me cita les exemples du duc de Nemours pour le trône de Belgique, et du Prince Alfred pour le trône de Grèce, comme des cas où une pareille autorisation avait élé refusée. Je repoussai l'analogie avec le cas présent.

Le duc de Gramont continua en me disant que la France, comme la plus proche voisine de l'Espagne, devait avoir un intérêt à l'occupation du trône de ce dernier pays. Le secret qui avait été gardé sur les négociations de la candidature Hohenzollern n'avait pu que blesser beaucoup ici, et cela d'autant plus que la cour des Tuileries avait constamment montré les plus grands égards pour notre Gouvernement

dans toutes les questions politiques. Cette conduite avait profondément blessé les esprits de France, et l'on en trouvait l'expression, dans le sentiment de la Chambre, laquelle était malheureusement réunie en ce moment, ce qui aggravait la question.

Le duc de Gramont ajouta qu'il considérait la renonciation du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne comme une chose secondaire, car le Gouvernement français n'aurait jamais permis son installation, mais il craignait qu'il ne subsistât, par le fait de notre conduite, une mésintelligence permanente entre nos deux pays. Ce germe devait être détruit, et il fallait se placer à ce point de vue que, dans notre conduite envers la France, nous n'avions pas employé des procédés amicaux, ainsi que cela avait été reconnu à sa connaissance par toutes les grandes Puissances,

A parler sincèrement, il ne voulait pas la guerre, mais des rapports bons et amicaux avec la Prusse, et il me savait viser au même but; nous devions donc rechercher ensemble s'il y avait un moyen d'exercer de ce côté une influence d'apaisement, et il s'en remettait à mon appréciation sur la question de savoir si le véritable expedient ne serait pas une lettre du Roi à l'Empereur. Il en appelait au cœur chevaleresque de Sa Majesté Royale, qui accorderait son juste consentement.

Il ne s'agirait que de dire dans cette lettre que Sa Majesté Royale, en daignant autoriser le prince Léopold de Hohenzollern à accepter la couronne d'Espagne, n'avait pas cru heurter les intérêts ni la dignité de la nation française; que le Roi s'associait à la renonciation du prince de Hohenzollern, et qu'il le faisait avec le désir et l'espoir de voir disparaître dès lors tout sujet de dissentiment entre nos deux gouvernements. Telles étaient les paroles destinées à être livrées à la publicité, pour amener l'apaisement du sentiment du pays, que devait contenir cette lettre; mais il ne ne devait pas y être question, observa M. de Gramont, des relations de parenté avec l'Empereur. Cet argument blessait ici d'une façon particulière.

J'ai fait observer au duc de Gramont qu'une pareille démarche serait rendue extrêmement difficile par les explications données par lui, le 6 de ce mois, à la Chambre des députés; elles contenaient des déclarations qui avaient dû froisser profondément Sa Majesté le Roi; le duc de Gramont voulut combattre cette objection, en me faisant remarquer que la Prusse n'avait nullement été nommée, et que son discours avait été indispensable en ce moment pour calmer la surex citation de la Chambre. En cet instant, le ministre de la justice, M. Émile Ollivier, intervint dans notre entretien, dont le duc de Gramont lui fit connaître le sujet. M. Emile Ollivier soutint, d'une façon pressante, la nécessité salutaire d'agir dans l'intérêt de la paix,

ARCH, DIPL. 1871-1872- .

et me pria instamment de soumettre à Sa Majesté le Roi l'idée d'une lettre dans ce sens. Tous deux me dirent que si je ne croyais pas pouvoir l'entreprendre, ils se verraient obligés de charger le comte Benedetti de soulever cette question. Les deux ministres, en faisant ressortir qu'ils avaient besoin d'un arrangement de ce genre pour calmer l'émotion des esprits, eu égard à leur situation ministérielle, ajoutèrent qu'une telle lettre les autoriserait à se porter défenseurs contre les attaques qui ne manqueraient pas de surgir contre Sa Majesté le Roi.

Tous deux me firent remarquer finalement qu'ils ne pouvaient me dissimuler que notre conduite dans l'affaire hispano-Hohenzollern avait beaucoup plus surexcité la nation française qu'elle n'avait occupé l’Empereur.

Dans notre conversation, le duc de Gramont émit cette remarque, qu'il croyait que le prince de Hohenzollern avait renoncé sous l'impulsion de Sa Majesté le Roi; je contredis cette opinion et je déclarai la renonciation comme émanant certainement de la propre initiative du prince de Hohenzollern.

Dans leur vif désir de hâter les choses, les deux ministres désiraient que je communiquasse cet entretien par voie télégraphique, mais je ne le jugeai point nécessaire.

Signé : WERTHER.

N° 90.

LORD LYONS AU COMTE DE GRANVILLE.

(Extrait.)

Paris, le 12 juillet 1870..

J'ai eu l'honneur de recevoir hier soir le télégrammie, en date du 10 courant, 6 heures 45, dans lequel vous m'informez que vous aviez fait part au marquis de La Valette de la nature des nouvelles que vous aviez reçues du ministre de Sa Majesté à Madrid, et que vous aviez fait remarquer à Son Excellence que ces nouvelles rendaient encore plus nécessaire pour le Gouvernement français de ne pas adopter des mesures précipitées et irrévocables.

J'ai parlé cette après-midi dans ce sens au duc de Gramont. Je lui ai fait observer que les renseignements venus d'Espagne et de divers côtés donnaient certainement raison d'espérer que des moyens pacifiques seraient trouvés pour mettre définitivement fin à la candidature du prince de Hohenzollern, et j'ajoutai que dans ce cas il serait déplorable que la France entamât une guerre dont la cause pouvait être éloignée avec un peu de patience.

M. de Gramont me dit que déjà les députés et le public reprochaient au ministère français ses lenteurs et son manque d'énergie; qu'un plus long délai ne pourrait que certainement nuire à sa position, et qu'il y avait des considérations militaires qui exigeaient une action immédiate. Le Gouvernement s'était néanmoins décidé à faire un nouveau sacrifice à la cause de la paix. Aucune réponse ne lui était encore parvenue de la part du Roi de Prusse, mais il attendrait encore un jour de plus. M. de Gramont était sur le point de partir pour le Corps législatif dans le but de lui annoncer que le Gouvernement était encore dans l'attente de la réponse dont sa décision dépendait. Cette annonce ne manquerait pas d'occasionner un désappointement général et le ministère deviendrait un des plus impopulaires de tous ceux qui avaient existé en France.

Je fis observer à M. de Gramont que cette impopularité ne serait que de peu de durée, et que le meilleur titre du ministère à l'estime publique serait d'arriver à une solution de la question, sans effusion de sang, à l'honneur et à l'avantage de la France.

Il est très-vrai que le pays est excessivement impatient, et que plus le temps marche plus le parti de la guerre devient (plus exigeant. Il a, en effet, déjà proclamé que le réglement de la question Hohenzollern n'était plus suffisante et que la France doit exiger une satisfaction au sujet du traité de Prague,

N° 91.

LORD LYONS AU COMTE DE GRANVILLB.

(Extrait)

Paris, le 12 juillet 1870.

Je n'ai que le temps de rendre compte brièvement à votre Seigneurie d'une entrevue que je viens d'avoir avec le duc de Gramont.

Le duc m'a dit que la réponse du Roi de Prusse n'était ni courtoise ni satisfaisante. Sa Majesté affirmait n'être pour rien dans l'offre faite au prince Léopold de la couronne d'Espagne, et elle refusait de conseiller au prince d'abandonner sa candidature. D'autre part, le père du prince Léopold avait formellement déclaré, au nom de son fils, que celui-ci avait retiré son acceptation. En fait, le prince avait envoyé une copie d'un télégramme adressé par lui au méréchal Prim, et déclarant que la candidature de son fils était retirée.

M. de Gramont me dit que cela constituait un état de choses trèsembarrassant pour le Gouvernement français. D'un côté, l'opinion publique était tellement excitée en France, qu'il était douteux que le Cabinet ne fût pas renversé s'il se présentait demain devant la Chambre, en annonçant qu'il regardait l'affaire comme terminée, sans avoir obtenu de la Prusse une satisfaction du prince faisant disparaître la cause première du différend. Le côté le plus satisfaisant de l'affaire, dit M. de Gramont, c'était que l'Espagne, en tout état de cause, était maintenant hors du débat. La querelle, si querelle il y avait, serait seulement entre la Prusse et la France.

Je ne dissimulai à M. de Gramont oi ma surprise ni mon regret de voir le Gouvernement français hésiter un instant à considérer la renonciation du prince comme une solution de l'affaire. Je lui rappelai en détail les assurances qu'il m'avait formellement autorisé à donner au Gouvernement de la Reine, à savoir que si le prince retirait sa candidature, tout serai fini. J'insistai aussi énergiquement que possible sur toutes les raisons qui rendaient pénible et inquiétant pour le Gouvernement de Sa Majesté le retrait des assurances qui lui avaient été données.

Je fis observer, en outre, à M. de Gramont que la renonciation du prince avait totalement modifié la position de la France. Si la guerre survenait à présent, toute l'Europe dirait que c'était la faute de la France; que la France s'est jetée dans une querelle sans cause sérieuse, simplement par orgueil et par ressentiment. Un des avantages de la première position de la France, c'était que la querelle avait pour objet un incident qui touchait très-peu aux passions de l'Allemagne et pas du tout à ses intérêts. A présent, la Prusse peut espérer rallier l'Allemagne pour césister à une attaque qui ne pourrait être attribuée qu'au mauvais vouloir et à la jalousie de la part de la France, et à un désir passionné d'humilier ses voisins.

En fait dis-je, la France aura contre elle l'opinion du monde entier, et sa rivale aura tout l'avantage d'être manifestement contrainte à la guerre pour sa défense et pour repousser une agression. Si, dans le premier moment, la Chambre et le pays pouvaient éprouver quelque désappointement, je ne pouvais croire que le ministère ne fût pas bientôt en meilleure situation devant l'opinion, s'il se contentait de son triomphe diplomatique, au lieu de plonger le pays dans une guerre pour laquelle il n'y avait certainement aucun motif avouable.

Après avoir discuté quelque temps, M. de Gramont me déclara qu'une résolution définitive serait prise dans le Conseil qui serait tenu le lendemain, en présence de l'Empereur, et que le résultat des déli.

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