Sivut kuvina
PDF
ePub

III

LA TRAGÉDIE DU 1er FÉVRIER. LE MINISTÈRE
DE CONCENTRATION MONARCHIQUE. LES ÉLECTIONS.

En décembre, la situation devint tellement critique, que le « dictateur » parut hésiter : contrairement à ce qu'il avait annoncé au correspondant du Temps, et, sur l'intervention, prétend-on, du gouvernement britannique, il fixa les élections an 5 avril 1908.

Il est vrai qu'en même temps, deux décrets, datés du 23 décembre, affirmaient son intention bien arrêtée d'amener sa majorité dans les deux Chambres. Un de ces décrets réformait la Chambre des Pairs : l'ancien système de 1826 était rétabli; le nombre des pairs héréditaires, nommés par la couronne, jusqu'alors fixe, devenait illimité. En vertu du second décret, les conseils généraux, les conseils municipaux et les conseils de paroisse étaient dissous et remplacés par des commissions administratives nommées par le gouvernement. M. Franco montrait ainsi que sa confiance dans l'appui de la nation était moins grande qu'il voulait bien le dire.

Le bruit courut aussi qu'un accord était intervenu entre le ministère et les catholiques nationalistes, nouveau parti composé d'éléments régénérateurs et progressistes, qui, par ses tendances et son influence, rappelle assez le Centre allemand. Ce parti s'était, dit-on, engagé à mettre au service du gouvernement ces puissants moyens d’action.

Dès ce moment, la tempête gronde autour du pouvoir. Les journaux sont muselés et les réunions interdites. Mais c'est dans l'ombre que s'organise la vaste conspiration, d'où l'on attend la chute du « dictateur ». Celui-ci ne paraît s'apercevoir du danger qu'une dizaine de jours avant le drame sanglant du 1er février.

« On conspirait partout. Un esprit de révolte s'empare de tous. On achète des armes; on fabrique des bombes. Lisbonne est un vaste arsenal. Le juge d'instruction, Veiga, épouvanté par le volcan qui ébranlait toute la capitale, donne sa démission .... »

1. Angelo Vaz, loco cit.

Dans la nuit du 21 janvier, la police arrête deux républicains : le journaliste Joao Chagas et M. França Borges, directeur du Mundo. Le 22, est emprisonné un autre chef du parti républicain, le docteur José d'Almeida.

« Le 26, on pressentait des événements d'une gravité exceptionnelle. La rage et la fureur s'exprimaient sur toutes les figures. On répandait des bruits alarmants'; on garantissait la mort de Joao Chagas, victime de mauvais traitements. La mise en prison de Antonio José d’Almeida blessait les sentiments les plus chers de la foule. Dans un village proche de Lisbonne, les femmes, en ayant connaissance de celte triste nouvelle, sortent dans les rues en brandissant des couteaux... »

M. Franco apprend, par hasard, qu’un sérieux mécontentement existe dans certains régiments et qu'un complot se prépare, en vue de se débarrasser de lui, de proclamer la République, et d'embarquer le souverain et la famille royale à destination de l'étranger.

La police fait des perquisitions domiciliaires. Elle trouve des armes. Le 28, on a le pressentiment que quelque chose d'anormal va se passer. La nuit venue, le député Alfonso Costa, républicain, et le vicomte de Ribeira Brava, monarchiste libéral, sont arrêtés dans l'ascenseur de la bibliothèque. Dans la rue, la garde civile se heurte à des groupes hostiles. Des coups de revolver sont échangés. Des centaines de prisonniers sont conduits au fort de Caxias. Le lendemain, M. Franco signe de nouveaux mandats d'arrêt : l'un d'eux vise M. d'Alpoim, qui réussit à s'échapper et à gagner l'Espagne. Le bruit court qne les personnes arrêtées seront fusillées sommairement.

Le 30, cinq journaux sont suspendus. Le 31, parait un décret sensationnel, qui donne au gouvernement le droit de déporter aux colonies tous ses adversaires, même les députés et les pairs, sans jugement, de son seul bon plaisir.

Cet « oukase », comme on l'appela, souleva l'indignation des gens les plus paisibles. On déclara que le « dictateur » avait choisi à dessein l'anniversaire de la révolution républicaine de Porto de 1891, qui échoua, comme on sait, si misérablement, pour promulguer cette « loi de sarcasme et de haine ». Ce malheureux décret explique – sans le justifier – l'horrible guet-apens où tombèrent don Carlos et le prince héritier. Il s'en faut, cependant, que la pleine lumière soit faite sur ces, dramatiques événements.

« Le lendemain et le surlendemain. la ville de Lisbonne ne donna pas le moindre signe de deuil... Tandis qu'un journal républicain, si je ne me trompe, Lucia, s'était borné à enregistrer le crime, sous forme d'un fait divers en quelques lignes, les autres journaux, les plus pondérés, ne faisaient aucune dépense de sensibilité à l'égard des illustres disparus et de la famille royale en pleurs. Une seule feuille parut encadrée de noir, et ce fut le Diario, le journal de Franco. Les sentiments des habitants étaient à l'unisson de ceux des journaux. Le lundi, pas une boutique fermée, pas un magasin affichant le deuil. A peine trois ou quatre balcons dra pés de noir, et c'étaient des fournisseurs de la cour'. »

Celle indifférence s'explique par l'impopularité trop réelle de l'insorluné monarque. Pourtant, le peuple de Lisbonne, quoique de connivence tacite avec les révolutionnaires, n'était pas dans le secret : tout au plus croyait-il la vie du « dictaleur » seule menacée. Il n'attribua le régicide à aucun parti, mais il considera l'assassinat « comme l'æuvre de quelques hommes isolés, de quelques têtes brûlées, exaspérées par le mécontentement qui grondait dans la capitale et ses alentours ? ».

Le défilé de 800,000 personnes, le 16 février, devant les tombes des deux régicides couvertes de fleurs, la souscription en faveur des deux fils de Buiça qui atteignit 50 000 francs, doivent être regardés - selon le correspondant du Times – bien moins comme un acquiescement tacite à cet horrible crime que comme des manifestations indirectes contre la police. Ce qui parait hors de doute, c'est que le samedi au soir, Lisbonne était à la merci d'un pronunciamiento républicain. Mais nombre de conspirateurs étaient déjà en prison, et l'armée resta fidèle à la monarchie.

Le nouveau règne s'empressa « de briser tous les liens avec le régime de Carlos et de Franco ». Il le fit même avec « une telle hate, une telle brutalité, qu'il sembla donner une sanction suprême à l'assassinat' ».

1 et 2. JEAN Finot, La journée portugaise, dans la Revue du 1er mars 1908. On pourra lire aussi les curieuses déclarations faites à M. Galtier, par une « personnalité portugaise » mêlée à ces tragiques événements (le Temps du 10 avril). 1. J. Fixot, loco cit.

En face des deux cercueils étendus, côte à côte, sous les voûtes de San Vicente de Fora, les deux partis « rotatifs » firent trève passagère à leurs dissentiments et conclurent un pacte, qui rappelle, à certains égards, celui des libéraux et des conservateurs espagnols, à la mort d'Alphonse XII, au Palais du Pardo. Le ministère que le jeune roi Manoel réunit, aussitôt après la chute et la fuite de Franco, voué à l'exécration populaire, était un ministère de concentration monarchiste. Il était présidé par l'amiral José Ferreira do Amaral, progressiste dit « indépendant », qui a fait jadis partie du « cabinet du salut public » de Diaz Ferreira en 1891. Les libéraux sont encore représentés dans le nouveau cabinet par le général Mathias Nunes, ministre de la guerre, et le docteur Manoel Antonio Moreira, chargé du portefeuille des finances. Quant au parti régénérateur, il s'est réservé la justice avec M. Campos Henriques, les affaires étrangères avec M. Wenceslas de Lima, qui a déjà occupé ce poste sous M. Hintze Ribeiro, et la marine avec l'amiral Augusto de Castilho, ancien aide de camp de don Carlos. Enfin, le cabinet compte un nationaliste catholique, le comte de Bretiandos, ministre des travaux publics.

Les nouveaux ministres se inirent assez vite d'accord sur la répartition des sièges des gouverneurs civils : onze furent choisis parmi les regeneradores et dix parmi les progresistas.

Puis on fit table rase de l'æuvre ébauchée par Franco. On ouvrit toutes grandes les prisons à ses « victimes », on prit des mesures de clémence à l'égard des anciens fauteurs de troubles : à tous on promit une prochaine et complète amnistie. L'enquête sur le régicide ne fut poursuivie que pour la forme, et, semble-t-il, pour complaire aux gouvernements étrangers, particulièrement à l'Anglelerre; mais on sait très bien qu'elle n'aboutira à aucun résultat. Le gouvernement parut même hésiter devant les républicains et les dissidents. Il s'efforça de se les concilier en leur promettant, aux prochaines élections, plus de sièges qu'ils ne pouvaient en espérer, s'ils étaient laissés à leurs seules forces : sept aux dissidents, alors

[ocr errors]

qu'ils n'avaient de chances de réélire qu'un seul député, à Lamego; et trois sièges aux républicains, en dehors de ceux qu'ils étaient à même de conserver à Lisbonne.

On avait allégé le budget du poids de la liste civile, augmentée par Franco. Un décret réintégra dans leurs fonctions les anciens conseils généraux, municipaux et de paroisse. Un autre revint sur la dissolution de la Chambre des députés, ainsi que sur la réforme de la Chambre des pairs. Il est vrai que les nouveaux députés, avant même d'entrer en fonctions, furent renvoyés — constitutionnellement cette fois — et qu'on convoqua de nouveau les électeurs pour le 5 avril. L'ouverture du Parlement était, en même temps, fixée au 29 avril, anniversaire de la Constitution.

Cette dernière mesure fut critiquée de divers côtés. Peut-être eûtil été plus habile de convoquer les Cortès existantes, illégalement dissoutes par Franco, plutôt que de plonger le pays dans la nouvelle agitation qui devait résulter des élections générales. Mais cela n'eût pas fait l'affaire des régénérateurs, qui n'étaient que 30 dans la dernière Chambre contre 43 progressistes et 70 « franquistes ».

En dépit des gages fournis par le ministère, les républicains commencèrent une active campagne électorale. Ils tinrent, en divers points du royaume, des meetings retentissants. Ils présentèrent plus de quatre-vingts candidats, dont 10 pour Lisbonne, 10 pour Oporto, 3 pour Coïmbre, 4 pour Bragance, etc.

Mais le succès ne répondit pas à leurs efforts. Les élections eurent lieu, le jour même qu'avait fixé M. Franco. Elles donnèrent lieu à des désordres sanglants dans la capitale, notamment sur la place DonPedro et en face de l'église Saint-Dominique. On ramassa dix morts et une centaine de blessés.

Les résultats furent, naturellement, à peu de chose près, ceux que l'on avait prévus. Pour 153 sièges, y compris les députés coloniaux (au nombre de sept) – on relève : 63 régénérateurs, 59 progressistes, 15 indépendants (partisans de do Amaral, dont le rôle, comme celui des autres partis, demeure encore incertain), 7 républicains, 7 dissidents progressistes, 3 franquistes et 1 nationaliste.

« EdellinenJatka »