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Bien qu'il soit impossible, comme nous l'avons dit, d'attacher à ces élections la moindre signification, le fait que les républicains n'ont pas cru pouvoir profiter des circonstances pour renverser la dynastie est par lui-même digne d'être souligné. C'est sans doute qu'ils ont senti que le peuple portugais, dans son ensemble, est foncièrement traditionaliste et conservateur; au dire de ceux qui l'ont étudié de près, il semble fatigué des révolutions. « Il est, a écrit M. Galtier, calme et paisible, et manque un peu d'initiative... » Ceci explique que la République d'Oporto, en 1890, n'ait duré que quelques heures, et que le dernier mouvement révolutionnaire ait également échoué. L'attachement pour les Bragances, qui ont jadis délivré le Portugal du joug de l'Espagne, demeure profondément enraciné au cœur de la nation. A Lisbonne même, le peuple, revenant sur son indifférence du premier moment, commence à manifester un souvenir plus respectueux et plus ému à l'égard du roi assassiné : dans l'esprit populaire, l'infortuné don Carlos restera comme ( malo conseilhado, un souverain dont les conseillers ont gâté et dénaturé les bonnes intentions.

Il s'en faut, cependant, que la monarchie soit assise sur des fondements inébranlables. On ne peut nier que l'idée républicaine n'ait fait ces derniers mois d'inquiétants progrès : les chefs du parti ont mis à profit chaque faute, chaque hésitation, chaque signe de faiblesse ou de crainte de la Couronne. A cet égard, si les gouvernants actuels à Lisbonne ont estimé que l'oubli du passé et la clémence éļaient indispensables après la tragédie « romaine », comme on l'a appelée, de Terreiro do Paço, à l'étranger il a paru, . au contraire, que cette politique ne travaillait pas précisément à renforcer la moralité publique, qui gagne toujours à ce que les actes aient leur sanction normale; dans le renvoi si brusque de Franco, dans cette précipitation de donner raison au régicide, on a vu des symptômes inquiétants pour la solidité du régime.

Les républicains ne se font pas faute de profiter de cet aveu inconscient de faiblesse. Ils annoncent, à tout instant la chute imminente de la monarchie. Il est incontestable que l'inquiétude

causée par la dictature de Franco et par les heures d'angoisse qui ont précédé sa chute ont particulièrement servi la cause des républicains. Ce n'est pas seulement parmi les « intellectuels » ou les miséreux qu'ils ont conquis des adeples; c'est aussi dans la bourgeoisie et dans l'armée, dans les milieux aristocratiques comme dans le monde des fonctionnaires. Il fut même un moment où beaucoup de propriétaires et de capitalistes, peu confiants dans la monarchie pour assurer l'ordre, ne virent de salut que dans l'avènement de la République. Mais leur enthousiasme a diminué aujourd'hui : les projets des républicains en matière fiscalé et sociale, dont ils ont fait leur plate-forme électorale, ne sont guère – il saut l'avouer – de nature à séduire les possidentes.

Les républicains portugais affirment qu'on ne peut trouver dans le monde entier de parti politique aussi bien organisé que le leur!. Mais il est permis de leur répondre que ce système d'organisation, si parfait soit-il, reste tout théorique et qu'il n'a pas fait ses preuves. Les républicains, unis dans l'opposition, pourraient bien ne plus l'être, s'il leur arrivait de s'emparer du pouvoir. Dès à présent, il est même possible de noter chez leurs principaux leaders des divergences d'opinion qui ne pourront que s'accentuer dans la suite, car .elles correspondent à des différences profondes de tempéramenl. Ils n'ont pas, en réalité, de chef indiscuté : la jefatura est divisée entre cinq ou six directeurs. Le chef en titre, celui que l'on regarde comme le futur président de la République, – si la République venait à s'établir au Portugal, — Bernardino Machado, joue dans le parti un rôle analogue à celui de Salmeron chez les républicains espagnols : « C'est, dit M. Galtier, une figure décorative, un buste qu'on pourrait placer, couronné de lauriers, sur les ruines de la monarchie... Sa douceur patriarcale ne le désigne pas à prendre la direction des troupes républicaines pour une action vigoureuse et sans merci?. » Le dernier mouvement révolutionnaire a été, en fait, dirigé par un très petit nombre de républicains : Alfonso Costa, qui, « par son âge et son temperament, a joué et jouera sans doute un rôle en évidence dans les manifestations de la rue »; Chagas, qui « connait déjà par une amère expérience, tous les vaisseaux de guerre portugais; », le docteur d'Almeida, quelques autres encore... Machado est resté aussi étranger au complot qui se tramait dans l'ombre que cet autre vétéran, le philosophe el historien Théophile Braga : « L'idéal de notre parti, déclare ce dernier à un journaliste espagnol, est la révolution du Brésil... La mort du roi a été une surprise pour tous... L'idée pacifique républicaine finira d'elle-même par triompher... Notre parti, tout en étant capable d'héroïsme et ne reculant pas devant la force, comme ultima ratio, lui préfère la révolution des idées qui retarde peut-être la conquête du pouvoir, mais qui gagne sûrement et rapidement les consciences'... ». '

1. Déclaration de W. Machado au rédacteur de la Frankfurter Zeitung (21 février).

2. Dans le Temps du 26 novembre 1907.

Tout le monde, dans le parti, ne partage pas cette dernière opinion. Les républicains fussent-ils plus d'accord qu'ils ne le paraissent sur leur tactique et leurs moyens d'action, qu'il leur faudrait démontrer à l'étranger, qui hésite à croire que le chaos monarchique n'ait pas d'autre issue, que « le changement d'étiquette modifiera vraiment la nature du liquide », — selon le mot de M. Finot – et aussi que le pays est mûr pour la liberté démocratique...

Tout espoir ne semble donc pas perdu pour la monarchie portugaise. Mais il est grand temps qu'elle groupe ses forces et qu'elle aille d'elle-même au-devant des réformes. Ce n'est pas seulement l'éducation du peuple, c'est aussi l'éducation politique des partis dynastiques qui est à faire. Il est malheureusement à craindre que la coalition monarchiste actuelle ne change pas grand chose à la situation créée par le système « rotatif ». Si les régénérateurs et les progressistes gouvernent, pour un temps, ensemble, au lieu de se combattre, toute la question est de savoir s'ils vont gouverner autrement. « Une heure d'attendrissement autour du cerceuil du roi et de la jeunesse de son successeur ne garantit pas encore qu'ils aient dépouillé le vieil homme, d'autant que les habitudes de leurs clientèles ne leur rendent pas facile de le faire. »

L'avenir du Portugal apparaît, en somme, sous un jour bien incertain, et toutes les surprises sont possibles. Mais, quelles que

1. Déclaration au correspondant de l'Imparcial de Madrid (17 janvier 1908). 2. Les Débats, 21 février 1908. A. TOME XXIII. – 1908.

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soient les tempêtes qui viennent encore assiéger et bouleverser sa vie politique, le monde civilisé doit se garder de les envisager avec mépris : il convient d'y voir surtout, en effet, les efforts d'un peuple — qui se souvient encore de son glorieux passé — pour se purifier du vieux et honteux système des partis, pour se régénérer véritablement et prendre une part plus directe et plus active à ses destinées.

ANGEL MARVAUD.

LE SOCIALISME

ET LE MOUVEMENT OUVRIER EN ALLEMAGNE

L'Allemagne est, à l'heure actuelle, le pays de l'Europe dans lequel la tendance naturelle de la classe ouvrière à réclamer des améliorations économiques a pris le développement le plus considérable; et c'est surtout en Allemagne que cette tendance s'est précisée et organisée en un « socialisme », c'est-à-dire en un vaste mouvement de revendications, avec des chefs, une hiérarchie, une discipline, une propagande méthodique.

Pour quelles raisons un socialisme si puissamment organisé s'est-il ainsi développé en Allemagne? Suivant nous, pour deux principales raisons. Les Allemands modernes ont un goût prononcé pour les recherches scientifiques, aussi bien au point de vue sociologique qu'au point de vue des sciences abstraites et naturelles; en Allemagne, les questions les plus pratiques et les plus courantes se transforment fréquemment en objets d'études scientifiques : les rapports économiques et sociaux entre les diverses classes de la nation ne devaient pas échapper à cette tendance. L'Allemand a de plus une disposition naturelle à fonder des associations, à organiser des groupements; tandis que le Latin a plutôt une formation d'esprit individualiste, le Germain a plutôt une formation d'esprit associationniste : l'ouvrier allemand est donc porté, pour discuter et pour lutter, à former des groupes, des vereine, et son esprit formalisle, assez « fonctionnariste », le pousse à donner à ces groupes une organisation très serrée, très méthodique.

Le socialisme allemand a, pendant une vingtaine d'années, exercé une sorte d'hégémonie sur le monde ouvrier européen : si celte hégémonie est aujourd'hui un peu sapée par des éléments plus audacieux qui se sont formés notamment dans les pays latins, l'in

« EdellinenJatka »